La notion d’ordre est une notion complexe. Cela ne signifie pas qu’elle est compliquée. Elle est complexe parce qu’on ne la comprend pas sans tenir compte de tous les autres aspects de la vie. Quel est le meilleur angle pour comprendre l’ordre ? Nous essayons de répondre à la question dans cet article (version anglaise également disponible)
L’ordre, du point de vue du désordre
Il y a au moins deux façons de comprendre l’ordre : une manière négative et une manière positive. À la manière négative, l’ordre se comprend par contraste avec une situation de désordre :
- Ordre dans sa chambre : des vêtements bien pliés, des chaussures bien rangées, des affaires dans les tiroirs… – par contraste avec des vêtements mal pliés, des chaussures en vrac, des affaires dispersées sur le bureau…
- Ordre dans la famille : les enfants qui respectent les parents, les parents qui s’occupent correctement de la maison et des enfants… – par opposition à une famille où les enfants insultent les parents, où les parents ne s’occupent pas du tout de leur foyer…
- Ordre dans la société : l’autorité de l’état respectée, pas de troubles à l’ordre public… – contrairement à une société où chacun n’en fait qu’à sa tête. Et on pourrait multiplier les exemples d’application…
En examinant cette manière de comprendre l’ordre, on peut en tirer deux enseignements.
Réagir
En premier, on comprend que rechercher l’ordre est une réponse à un manque d’harmonie, un manque de paix, un défaut de progrès, que le sens commun perçoit comme un obstacle au développement normal des choses. Par exemple, quand on est dans un jardin et que les plantes poussent en désordre, elles ne donnent pas les fruits attendus – il faut mettre le champ en ordre en coupant les mauvaises herbes pour qu’elles n’étouffent pas les semences et que celles-ci croissent normalement. Ou encore, si ma chambre est très mal rangée, je vais perdre beaucoup de temps à chercher mes affaires, et je ne pourrais pas travailler dans de bonnes conditions, etc. – je dois mettre l’ordre dans ma chambre en rangeant mes affaires, pour pouvoir étudier normalement.
Anticiper
Deuxièmement, on comprend que l’ordre s’entretient, se cultive – si on ne met pas les moyens, on risque d’être «dépassé par les événements ». Ce deuxième enseignement est intéressant pour notre développement personnel et notre examen de conscience.
Par exemple, lorsque des mauvaises herbes poussent dans un champ, c’est un désastre pour les récoltes. Mais c’est peut-être le signe que le cultivateur a négligé quelque chose. Il n’a peut-être pas coupé les herbes à temps, ou alors, il n’a pas suffisamment labouré la terre pour enlever les mauvaises racines. Par analogie, le désordre dans nos vies est souvent – pas toujours – le signe d’une négligence. L’admettre n’est pas un aveu de faiblesse, bien au contraire, c’est le début d’un profond travail de reconstruction intérieure. Derrière toute manifestation du désordre, ne pas s’alarmer et chercher les causes profondes, peut être très productif :
- vous perdez souvent vos clefs ? Peut-être que vous devriez les mettre au même endroit, un endroit visible, et faire de même pour tous les objets importants d’ailleurs ;
- êtes-vous habituellement désorientés le matin ? Peut-être que vous ne dormez pas assez ;
- mangez-vous n’importe quand et n’importe quoi ? Vous devriez peut-être avoir un horaire pour les repas, ou consulter un diététicien qui vous aide à suivre un régime.
L’ordre, instrument de communion
Si on s’arrête à une interprétation négative de l’ordre, on passe à côté de quelque chose d’important. L’ordre n’est pas seulement une situation mais c’est aussi une vertu. Et en tant que tel, l’ordre se pratique et est au service de notre bonheur et de notre épanouissement.
Le fond de l’être c’est la communion – communion avec la nature, avec les autres, avec soi-même. Les chrétiens ne sont pas surpris par cette citation du théologien jésuite Jean Daniélou, puisque la foi chrétienne enseigne que nous sommes à l’image et à la ressemblance de Dieu – qui est lui-même communion. Le propre de l’homme est de rechercher cette communion dans tout ce qu’il vit, dans tout ce qu’il fait – qu’il soit seul ou accompagné. Il en va de son bonheur. Dans ce sens, l’ordre est un instrument extraordinaire et cela se comprend facilement. Analysons maintenant ces différentes formes de communion pour découvrir cette autre facette de l’ordre.
Communion avec la nature
Nous évoluons dans un monde ordonné pour que notre vie soit possible et belle. La beauté de ce monde nous ravit et nous inspire. Cette même beauté appelle des comportements responsables de notre part pour que notre environnement puisse rester un lieu de repos et une source d’inspiration. Être ordonné nous prédispose à la communion avec la nature, avec notre environnement – et cette communion nous rend heureux.
Communion avec les autres
Nous sommes faits pour la communion, avec la nature et avec les autres. Cela se comprend bien car personne ne se fait tout seul :
- nous naissons dans une famille, où nous apprenons les rudiments de la vie ;
- nous grandissons dans une communauté d’amis, de voisins, de collègues ;
- nous apprenons à nous connaître grâce au regard des autres ;
- et plus fondamentalement, nous apprenons nos valeurs – celles qui nous construisent – en regardant et en écoutant les autres.
Non seulement nos gestes et nos paroles nous sont inspirés par d’autres, mais aussi, ils sont orientés vers les autres, ce qui leur donne leur véritable sens : pourquoi nous sourions ? pour être agréable à cette personne qui nous regarde – parce que telle personne nous fait un compliment ou nous rappelle un bon souvenir ; pourquoi nous courons ? pour arriver à cet endroit où quelqu’un nous attend ; pourquoi nous voulons obtenir ceci ou cela ? pour être une aide pour tel ou tel, pour être bien vu par tel ou tel, pour prendre une revanche sur tel, etc. La vie de l’homme est naturellement ordonnée par les relations avec les autres.
Communion avec soi-même
Dans son encyclique Fides et Ratio, Saint Jean-Paul II rappelait cette vérité importante : en diverses parties de la terre, marquées par des cultures différentes, naissent en même temps les questions de fond qui caractérisent le parcours de l’existence humaine : Qui suis-je ? D’où viens-je et où vais-je ? Pourquoi la présence du mal ? Et nous nous les posons aussi à notre façon.
La soif de perfection qui anime chaque être humain prend sa source dans ces questionnements universels – questionnements qui guident notre agir quotidien. On comprend que celui ou celle qui ne sait pas répondre à ces questions vit dans la confusion et ne peut être en communion avec lui-même. De manière plus pragmatique, il est difficile de se projeter quand on ne sait pas où on va – difficile de se corriger si on ne sait pas qui on est, ni d’où on vient. Nous devons en permanence avoir les idées claires sur ces questions existentielles pour prétendre au bonheur – pour adopter une conduite qui nous permet d’être en communion avec nous-même.
Garde l’ordre et l’ordre te gardera. Saint Augustin (354-430)
Nous voici donc au point de chute. Si nous sommes faits pour la communion, notre agir doit être conforme à notre nature d’être de communion. Voilà une manière positive de comprendre l’ordre : comme un instrument qui nous permet d’être conforme à notre véritable nature.
Garde l’ordre et l’ordre te gardera. Cette phrase de saint Augustin est une formidable feuille de route pour la vie de tous les jours. Même si la manière pratique de vivre l’ordre dépend des circonstances de chacun, l’expérience universelle montre que pour être ordonné en toutes choses, il faut s’habituer à l’être dans les plus petites choses. Les différents niveaux de communion que nous avons vus plus haut peuvent nous aider à explorer quelques idées.
Objectif : la communion avec son environnement
Rappelons que l’enjeu ici est de respecter l’espace dans lequel on vit car il nous permet de nous reposer et il nous inspire. Pour cela, les plus petits gestes sont précieux pour cultiver en nous des habitus stables :
- faire son lit en se levant,
- ranger son bureau avant de le quitter,
- nettoyer l’intérieur de sa maison régulièrement
- couper les herbes autour de sa maison fréquemment.
Objectif : la communion avec les autres
Comme nous l’avons vu plus haut, nos actes sont, d’une manière ou d’une autre, liés aux autres. Penser à cela, penser au bonheur des autres, peut nous aider à adopter des bons réflexes :
- pourquoi faut-il que j’arrive à l’heure à l’école ? Parce que mes parents paient chers mes études et je ne veux pas les décevoir… par respect pour mon professeur qui est là de bonne heure… pour que mon professeur n’ait pas l’impression de se dépenser pour rien… pour donner le bon exemple à mes camarades… pour bien me former et rendre service à la société.
- où dois-je ranger cet objet ? Là où les autres peuvent le retrouver facilement.
- où puis-je aller ce soir ? Chez tel ami, pour qu’on passe un moment agréable. Ou rester avec ma famille, avec tel personne qui a besoin de compagnie.
Objectif : communion avec soi-même
La communion avec soi-même est une considération hautement spirituelle. Les 3 premières questions que Saint Jean-Paul II rappelle dans son encyclique sont un excellent guide et un moyen d’examiner sa conduite.
- qui suis-je ? Se rappeler de qui on est, de ses valeurs, de ses priorités dans la vie, de son moteur. Corriger sa conduite quand elle dévie de nos valeurs. La méditation quotidienne – et pour le chrétien, l’union avec le Christ à travers la prière et les sacrements – est un bon moyen pour rester vigilant.
- d’où viens-je ? où vais-je ? avoir un plan de la journée, de la semaine, de l’année, des objectifs à courts/moyens/longs termes, pour savoir où l’on va et ne pas se disperser.
La liste peut être encore plus longue mais arrêtons-nous là et retenons que la fidélité dans les petites choses nous garantit la fidélité dans les grandes (Matthieu 25, 23).
Le jeu en vaut la chandelle comme nous le rappelle saint Josémaria :
L’ordre donnera à ta vie son harmonie et t’apportera la persévérance. L’ordre procurera la paix à ton cœur et de la gravité à ton comportement.
Forge, 806